I. Introduction
La prolifération des
gangs pose un grave problème de sécurité au Salvador, au Nicaragua, au
Honduras et au Guatemala. Ces derniers mois, les gangs ou
maras en ont fait voir de toutes les couleurs aux autorités de ces
pays, car on les tient pour responsables de l’accroissement alarmant des
assassinats, des viols, des vols et des menaces typiques des gangs contre
des citoyens de toutes les classes sociales. On affirme même que ces
bandes de jeunes de 8 à 35 ans règnent sur de vastes zones urbaines de San
Salvador, Managua, Tegucigalpa et Ciudad de Guatemala et d’autres
métropoles de ces nations.
Devant cette
situation, des campagnes ont été lancées dans chacun de ces pays pour
combattre de telles bandes. Au Honduras, le président Ricardo Maduro a
introduit à la Chambre Haute une initiative pour durcir les lois contre
les gangs ; elle vient d’être approuvée. Au Salvador, le mandataire
Francisco Flores a impulsé une loi similaire, également approuvée cette
semaine par le Congrès. Au Guatemala, le gouvernement est en train de
concevoir une réglementation semblable ; en attendant, les autorités
locales prennent les devants et dans certaines localités de l’intérieur du
pays, les maires et les chefs de la police ont uni leurs forces pour
combattre les maras. Pendant ce temps, le Nicaragua
cherche à approuver des lois similaires, bien que dans son cas les
autorités aient instauré une coopération avec la société civile pour
neutraliser les bandes.
Ces mesures, en
particulier les lois approuvées au Honduras et au Salvador, ont été
durement critiquées par les organisations de défense des droits humains.
Les ONG signalent que, si les bandes posent effectivement un très grave
problème de sécurité, elles ne sont pas la source de tous les maux dont
souffrent ces pays, comme l’avait insinué à un certain moment le président
hondurien Ricardo Maduro, et le renforcement des lois pourrait dériver en
abus policiers.
De plus, ces
organisations ont averti que les campagnes pourraient n’être que des
formes de propagande, et non des initiatives réelles pour assurer la
sécurité des citoyens et pour lancer des campagnes de réinsertion et de
rééducation des jeunes délinquants.
Il existe deux
versions pour expliquer le sens du nom de maras. L’une
indique que mara est la contraction de
« Marabunta », la fourmi guerrière qui se déplace en grand nombre et
dévaste de larges zones de la forêt amazonienne. Cette acception serait
due au fait qu’on identifie les mareros comme étant un
groupe de jeunes qui a envahi le sud des États-Unis, s’est également
propagé comme un fléau dans le sud du Mexique et dans les nations
d’Amérique Centrale, et a pris un aspect destructeur. Selon la deuxième
version, on parle de mara en l’honneur de la Vierge
Marie.
Certains experts
estiment que les gangs d’Amérique Centrale sont nés aux États-Unis et
qu’ensuite les mareros expulsés auraient formé des
bandes dans leurs pays, semblables à celles qui opèrent à Los Angeles et
New York depuis les années soixante.
Les caractéristiques
propres aux nations d’Amérique Centrale, pauvreté généralisée, anciens
combattants des guerres civiles, corruptions institutionnelle et
policière, ont introduit des éléments qui particularisent les bandes
locales. Par exemple, il existe de sérieux témoignages selon lesquels de
nombreux mareros du Nicaragua, du Honduras, du
Guatemala et surtout du Salvador auraient reçu une formation militaire.
I. Guatemala : protégés par l’impunité
Au Guatemala, selon
d’anciens bandits et des officiers de police, le marero
qui commet le crime le plus violent gagne le respect du groupe. C’est
pourquoi il ne faut pas s’étonner que ces jeunes idolâtrent ceux qui sont
tombés au combat, pendant qu’ils se réunissent périodiquement en petits
groupes pour définir les stratégies de contrôle de leurs zones.
Les deux grands
groupes de délinquants du Guatemala sont Mara Salvatrucha
(MS) et Mara 18 (M18), qui ont leurs homologues à
l’étranger, mais qui se subdivisent en petites bandes pour rendre plus
opérationnel le contrôle des secteurs. Dans les rues, il y a eu de
nombreuses confrontations entre les différentes maras,
mais quand elles se font arrêter, elles se protègent mutuellement et font
cause commune. Cette forme d’organisation leur donne de la force et assure
qu’elles n’agissent pas sans ordre direct de leurs leaders, d’après ce
qu’affirme Emilio Goubaud, du groupe Alliance pour la
prévention du délit (Aprede). Tout le monde en voit les conséquences.
En prison, les
mareros guatémaltèques se sont firent connaître par le
massacre de Pavoncito, où le 24 décembre 2002 ils tuèrent 14 personnes en
prison. L’histoire s’est répétée il y a quelques semaines au Centre de
détention préventive de la Zone 18, par l’assassinat de sept autres
accusés avec un haut niveau de violence et une extrême cruauté.
Dans les rues de
Ciudad Quetzal, province de Sacatepéquez, les professeurs et 5400 élèves
de 18 collèges vivent, travaillent et étudient sous la terreur des gangs
qui dominent la ville dans les faits. La situation est devenue plus tendue
après qu’en mars dernier les gangs aient menacé : « Les
collèges qui fonctionnent, nous allons les attaquer. » Un professeur a
avoué au quotidien local La Prensa Libre :
« Nous ne pouvons pas donner cours tranquillement. Cela
nous préoccupe, parce que personne ne se sent bien et que nous ne trouvons
pas de solution. » A diverses occasions, l’inquiétude les a contraints
à suspendre les cours.
Devant cette
situation, le chef du 16e commissariat de la ville, où se trouve la
majorité des collèges menacés, a mis en oeuvre des opérations de
surveillance : il a augmenté la force publique de 14 à 24 policiers, avec
4 patrouilles.
Le commandant Javier
Alvarez assure qu’il y a six gangs à Ciudad Quetzal, principalement ceux
qui se font appeler M-18 et Mara Salvatrucha, « dont les
membres consomment de la drogue et portent des armes de tout type, des
couteaux, des machettes et des bâtons, jusqu’aux escopettes artisanales et
aux armes à feu de fabrication industrielle. » D’après les rapports du
Commissariat 16, les bandits attaquent les passants et exigent l’ « impôt
sur la circulation aux chauffeurs des autobus. »
Malgré l’action de la
police, les habitants de Ciudad Quetzal n’ont constaté aucun changement,
et ils craignent encore plus les bandes, lesquelles ont juré de se venger
des habitants pour avoir « fait du bruit. »
Le gouvernement
d’Alfonso Portillo [1]
prépare une loi pour faire face à ce problème. Mais en attendant, les
autorités locales doivent chercher les moyens d’affronter et de
neutraliser les délinquants. A Todos Santos Cuchumatán, Huehuetenango, les
gens assurent que le problème des bandes les a obligés à s’organiser en
comités de sécurité. Pour cette raison, ils se sont rendus à la Cour
suprême de justice (CSJ) pour solliciter des juges leur autorisation afin
d’éviter de commettre des abus d’autorité.
Le maire de Todos
Santos, Julián Mandoza, a signalé qu’au moins 40 chefs de gangs opéraient
dans cette commune, qu’ils poussaient à la délinquance et cherchaient à
enrôler plus de jeunes de la localité. La sécurité est minimale : il y a
seulement huit agents de police, quatre de jour et quatre de nuit. Un
couvre-feu est décrété dans cette localité. A partir de neuf heures du
soir, personne ne peut sortir de chez lui sans courir le risque d’aller en
prison.
Mais cette mesure
porte plutôt préjudice aux habitants.
Le directeur général
de la Police nationale civile (PNC), Luis Arturo Paniagua, assure que plus
de 200 maras opèrent au Guatemala, de là une
recrudescence alarmante des assassinats, vols, viols, et autres délits.
Paniagua assure qu’on vient de lancer dans le quartier de Villanueva, dans
la capitale, un projet pilote auquel participe une police communautaire.
Cette initiative consiste à permettre aux policiers d’entrer en contact
avec les bandits et de les « convaincre » de ne pas commettre d’actes
délictueux dans la zone. L’autre partie du projet vise au désarmement des
bandes. Sur ce dernier point, l’officier a fait ce commentaire :
« Nous faisons des efforts pour leur ôter toutes ces
armes, car nous considérons qu’un pourcentage élevé des crimes a lieu lors
d’affrontements entre les bandes. »
Les autorités locales
et les organisations de voisins font la plus grande part des efforts
destinés à freiner la délinquance. Mais l’intervention du gouvernement
central dans cette affaire continue à manquer. Pour Carolina Vázquez,
chroniqueuse de La Prensa du Guatemala,
« la seule explication à cette prolifération
d’assassinats, d’attaques, de vols, de viols et de désordre dans les
transports, c’est simplement qu’il n’y a pas d’autorités capables de les
freiner. Il est probable, au vu des choses, qu’elles ne se rendent même
pas compte de ce qui arrive aux habitants. Il suffit de circuler dans les
rues, les centres commerciaux et les routes pour se rendre compte que la
ville est sans aucune protection. Dans cette situation extrême, il
faudrait que les bandits soient des retardés mentaux pour ne pas en
profiter. » Un doute surgit cependant : s’agit-il seulement, de la
part des corps de sécurité, d’une incapacité à agir ou bien d’un refus
délibéré d’agir ?
II. La Mara Salvatrucha prévient :« Nous
allons contrôler tout le Salvador »
El
Flaco n’y va pas par quatre chemins : « Nous sommes en
colère contre le président (Francisco Flores), et nous prévenons le
gouvernement : nous, les gangs, nous allons contrôler tout le Salvador. »
Le délinquant de 22 ans est membre de la Mara Salvatrucha ;
c’est ainsi qu’il a réagi au plan de sécurité que vient de lancer le
gouvernement. Le 23 juillet dernier, le président Flores s’est rendu dans
une zone contrôlée par les maras. Escorté par des
unités spéciales de l’Armée et de la Police, Flores a annoncé l’opération
« Mano Dura » (Main de fer, N.d.T.) pour arrêter les
bandits et recouvrer une certaine tranquillité dans les quartiers
périphériques et populaires. A ce jour, plus de 150 délinquants ont été
arrêtés. Les communes où le plan est mis en oeuvre sont Soyapango, Apopa,
San Salvador et Ciudad Delgado, dans le département de San Salvador, et
dans la zone nord du département de La Libertad. Parmi les bandes les plus
combattues, on trouve la Salvatrucha, M18, Mao Mao et Máquina. Mais la
moitié des bandits ont été remis en liberté faute de preuves, surtout
parce que les habitants ont peur de les dénoncer.
Dans une réforme de la
loi qui fait partie du plan « Mano Dura », le seul
fait d’appartenir aux maras est considéré comme un
délit. De plus, il est stipulé que les mineurs, même âgés de douze ans,
qui ont commis des crimes seront jugés comme des adultes, malgré les
conventions internationales de protection de l’enfance et de la jeunesse
signées par le Salvador. El Flaco dit que « c’est une
saleté, cette loi, et je lui dis, au président, qu’il est fou. Comment
pourront-ils capturer les 17 mille que nous sommes ? . »
Flores accuse les
maras de commettre au moins une centaine d’homicides
par mois, mais ceux qui critiquent le gouvernement assurent que le
mandataire omet le crime organisé et les autres mafias, tout aussi
puissantes. Selon des statistiques extraites de l’enquête
« Barrio Adentro » réalisée sous les auspices de l’Université
centraméricaine (UCA) et de l’Organisation panaméricaine de la santé
(OPS), rien qu’au Salvador les membres des maras sont
entre 30 mille et 35 mille jeunes.
Le Salvador compte 6,2
millions d’habitants, la densité de sa population est de 298 habitants au
kilomètre carré. La pauvreté affecte 52 pour cent de la population. Le
tableau social révèle que 82,9 pour cent des familles qui ont des jeunes
dans les gangs vivent dans la pauvreté ; dans 72,7 pour cent d’entre
elles, la mère est chef de famille. L’État, jusqu’à aujourd’hui, n’a pas
de programmes spécifiques destinés à la jeunesse, ni à la prévention du
phénomène des gangs. Dans la misère et la marginalisation, les adolescents
n’ont pas d’autre choix de développement que ce qu’ils trouvent dans la
rue.
Selon une étude de la
Police nationale civile (PNC), les bandes du Salvador sont organisées en
309 groupes, les plus nombreux se trouvant à San Salvador, Usulután et La
Libertad, avec 15 mille membres. On y entre dès l’âge de neuf ans. Le
nombre des délinquants pourrait augmenter dans les prochains mois, car le
gouvernement des États-Unis a prévenu qu’il expulserait tout jeune
étranger qui serait condamné en tant que membre d’une bande pour un crime
violent.
Daniel Kane,
porte-parole de l’Office de l’Immigration et des Douanes (ICE en anglais),
a déclaré à l’agence EFE : « Nous voulons adresser un
message clair, sans équivoque, aux jeunes qui participent aux guerres
entre bandes et à d’autres délits, parce qu’ils seront expulsés et
n’auront pas le droit de revenir aux États-Unis même s’ils y ont de la
famille. » Ces expulsions seront mises en application quel que soit le
statut légal du jeune.
Bien que le phénomène
des bandes ne soit pas nouveau aux Etats-Unis, les autorités sont
préoccupées par les récents incidents violents enregistrés à Washington
D.C. Dans la capitale des États-Unis, la guerre entre bandes latines,
comme Vatos Locos, Mara R, 1-5 Amigos et Street Thug Criminals a causé
quatre morts et un blessé grave ces deux dernières semaines.
Dans ce contexte, la
nouvelle loi approuvée au Salvador stipule qu’un expulsé pourra être
incarcéré dès son arrivée au pays si « on déduit de ses
antécédents, de sa tenue ou de sa conduite, qu’il appartenait à une
bande. » C’est cet aspect et d’autres semblables de ladite loi qui a
fait du bruit parmi les activistes et les organismes des droits humains.
L’une des premières personnes à dénoncer les procédés arbitraires fut
Madame le Procureur pour la Défense des Droits de l’Homme, Beatrice de
Carrillo, qui a affirmé que « les mesures récentes prises
par le Président biaisent imprudemment le combat contre la délinquance qui
présente des aspects très graves dans d’autres domaines : le crime
organisé, la séquestration, le blanchiment d’argent, le commerce des
drogues et la corruption sociale et institutionnelle qui salissent l’image
du Salvador aux yeux du monde entier. »
Pour sa part, la
directrice de Hommies Unidos, Silvia Beltrán, signale
que, s’il est plus difficile de défendre des jeunes bandits que des
paysans ou des gens qui ont été torturés, les droits de l’Homme ne
discriminent personne.
Dans les deux cas, on
s’en remet à l’Armée pour résoudre les problèmes sociaux, fait que l’on
dénonce comme violation des droits civils. Pour Beltrán, le plan
« Mano Dura » du gouvernement salvadorien est une
action de propagande qui n’arrêtera pas la délinquance :
« Le Président veut que les gens votent par peur aux prochaines élections,
mais le Salvador vit dans la violence depuis longtemps et ce qu’il
cherche, c’est qu’on respecte les droits civils. » Il ne servira à
rien que « l’Armée, comme elle l’avait fait auparavant
pour les guérilleros, monte maintenant dans les bus et exige des jeunes
qu’ils soulèvent leurs tee-shirts. S’ils portent des tatouages, c’est
suffisant pour les arrêter pendant 72 heures, même si l’on n’a pas ensuite
de preuve qu’ils aient commis des actes incorrects. Le problème est plus
complexe et nécessite des solutions plus créatives, dures, mais qui
donnent des choix aux jeunes. » Hommies Unidos a
été fondée en 1996 et se consacre à réduire le banditisme aux États-Unis
et au Salvador au moyen de programmes de réinsertion sociale et de
rééducation.
Pour sa part, Hugo
Martínez, député du Front Farabundo Martí pour la Libération nationale (FMLN),
propose de créer un cadre social, légal et politique intégré qui vise à
éradiquer les maras, mais qui inclue l’éducation, des
emplois pour les jeunes, et n’implique pas seulement la répression. En ce
sens, le directeur pour l’Amérique Latine de Caza Alianza, Bruce Harris,
qui consacre ses efforts à s’occuper des enfants et des jeunes de la rue,
affirme que depuis plus de 10 ans, son institution traite avec les
autorités gouvernementales d’Amérique Centrale, mais que ces dernières
n’ont pas pris en considération les enfants et jeunes abandonnés.
« La seule réponse des autorités a été la répression. Et
après 10 ans de répression, que pouvons-nous attendre des mareros devenus
grands ? Casa Alianza est tout à fait d’accord que les autorités jugent
ceux qui violent la loi. Mais la loi ne peut être crédible que si elle est
appliquée équitablement, y compris contre des assassins en uniforme, des
politiciens corrompus et aussi contre les mareros assassins ou voleurs »,
a précisé Harris.
Malgré les difficultés
à affronter le problème des bandes, des programmes réussis de
réhabilitation ont fait leur apparition. Un exemple est celui du centre de
réhabilitation « Dios al Rescate », initiative due à la famille Milla et à
l’Église catholique. Ce centre héberge des dizaines de jeunes anciens
bandits et a obtenu du travail pour 42 anciens mareros.
La tentation de vivre
en tant que délinquant dans la rue est forte face au manque d’opportunités
de recevoir une éducation et de trouver un emploi. Au Salvador, l’autre
choix des adolescents est d’émigrer vers le Mexique et les États-Unis.
III. Des bandes de délinquants déclarent la guerre aux gouvernements du
Honduras et du Nicaragua
La ville de San Pedro
Sula, au Honduras, est contrôlée presque totalement par les bandes de
délinquants armés de pistolets et de poignards. Les drogues et la mort y
sont une affaire quotidienne. Dans cette ville, la quatrième d’Amérique
latine en terme de violence, après Medellín, Cali et Caracas, opèrent
quelques 36.000 délinquants.
Le président Ricardo
Maduro a lancé un plan de sécurité qui a été approuvé à l’unanimité par le
Congrès. La nouvelle loi est entrée en vigueur en août dernier et inflige
une peine de 9 à 12 ans de prison et une amende pouvant s’élever à 12
mille dollars aux chefs de bandes, maras ou groupes
qui s’associent pour agresser, endommager des biens, menacer de mort,
extorquer ou commettre des actes délictueux contre la population. Aux
membres de ces bandes, définies par le président Maduro
comme « des entreprises criminelles qui nuisent à la jeunesse et
terrorisent le Honduras », on inflige trois ans de prison. Le
gouvernement a réagi contre les mareros aussi durement
qu’au Salvador.
Récemment, le Ministre
de la Sécurité, Oscar Alvarez, a affirmé à La Prensa
du Honduras que « les leaders des maras sont réunis pour
mener des actions contre certains fonctionnaires du gouvernement, dans
l’intention de les dissuader de mettre la nouvelle disposition de la loi à
exécution. » La guerre est déclarée.
Pour sa part, le
directeur du Projet Victoria (PV, organisme qui participe à la
réadaptation sociale des jeunes), Mario Fumero, a affirmé que
« derrière les mareros on trouve les narcotrafiquants et
les délinquants. » Fumero, pasteur évangélique, se consacre depuis 30
ans à la réhabilitation des délinquants et des alcooliques juvéniles. Le
prêtre a affirmé qu’on pourrait bien considérer les gangs comme des bandes
criminelles organisées, car « elles ont une structure à
l’échelle de l’Amérique centrale et s’aident mutuellement pour affronter
ce qu’elles qualifient de lutte de l’État contre elles-mêmes. Les mareros
se sentent acculés, et il faut s’attendre à ce qu’ils réagissent
violemment. »
Au Honduras opèrent
plus de 500 groupes violents de la Mara Salvatrucha et
de la M18, avec quelque 100 mille membres âgés de 8 à 35 ans. Selon le
gouvernement, 77 pour cent des jeunes entrent dans les
maras avant l’âge de 12 ans, à cause du chômage, de l’instabilité
économique, de l’échec scolaire et du manque d’affection dans les foyers
détruits. Ils se consacrent au vol, au viol des femmes et au meurtre. Eux
aussi, ils consomment et vendent de la cocaïne et de la marihuana. Ils
contrôlent les quartiers populaires des principales villes du Honduras où
la police n’entre pas. Ils font même payer les autobus qui circulent dans
ces zones.
Dans un communiqué de
presse, le Projet Victoria a fait savoir que devant la menace
d’incarcération, des dizaines de bandits honduriens désertent les
maras pour chercher refuge dans les centres de
réhabilitation. Cette situation pose un autre problème, puisque selon
l’organisme, ses installations n’ont pas la capacité d’héberger plus de
jeunes.
A Tegucigalpa, il y a
100 foyers, et à San Pedro Sula 28. « Le plus terrible,
c’est que beaucoup de ces garçons sont menacés de mort pour avoir déserté
les maras auxquelles ils appartenaient. Nous voyons venir une crise
terrible de l’assistance à laquelle nous ne sommes pas préparés, nous les
ONG privées, ni même l’État », a prévenu l’organisation.
Dans ce contexte,
l’Église catholique du Honduras a demandé un cessez-le-feu aux
maras qui prennent part à la guerre de territoire à
San Pedro Sula. L’idée est d’ouvrir un canal de communication avec elles.
Pour atteindre cet objectif, Monseigneur Rómulo Emiliani, évêque
auxiliaire de San Pedro Sula, s’est engagé à servir de médiateur entre les
bandes et le gouvernement, lequel ils ont qualifié de complice d’une
violence qui tient le pays à genoux. Cependant, les plus grands leaders
des gangs qui opèrent dans cette ville sont établis aux États-Unis et sont
les seuls à pouvoir ordonner un cessez-le-feu à leurs hommes.
Emiliana va bientôt
voyager aux États-Unis pour demander aux chefs de bandes, qui se trouvent
pour la plupart dans les prisons californiennes, qu’ils autorisent une
trêve au Honduras pour tirer de la rue quelque 40 mille jeunes dans tout
le pays, et quelque deux mille dans la ville. De plus, l’Église
hondurienne dispose de programmes de réhabilitation qui ont connu du
succès. Grâce à un programme appelé « Adiós tatuajes »
(Adieu les tatouages) mis en place depuis 2000 à Chamelecón, environ 12
mille jeunes ont effacé les tatouages qu’ils portaient sur le corps,
marque distinctive entre bandits, ce qui en pratique signifie leur retrait
des bandes. Ce que l’on recherche, c’est réintégrer les jeunes dans la
société et faire qu’ils aient une vie normale.
Le pari de la réinsertion sociale
Pour la population du
quartier Cristo del Rosario, à Managua, c’est très clair : pour vaincre
les bandes qui opèrent dans la zone, il faut plus de présence policière et
un plus grand travail de coordination, parce que jusqu’à aujourd’hui, le
programme de réinsertion sociale impulsé par la Police du District 2 de
Managua n’a pas eu l’écho espéré parmi les maras.
Rosa Avilés Aguirre,
membre du Comité de Prévention sociale du Délit (CPSD), a déclaré au
quotidien La Prensa de Nicaragua que le travail de
réinsertion a eu peu d’effets parmi ces bandes parce qu’il faut un plus
grand effort de participation des pères de famille aux réunions organisées
avec la police, plus de travail coercitif et une plus grande présence
policière pour les contrôler. « Il est nécessaire que la
police patrouille plus fréquemment dans les rues parce qu’on ne la voit
pas quand ces bandes causent du désordre, à moins qu’il y ait des morts et
des blessés », dit Avilés.
Grâce à l’oeuvre du
Comité de Prévention sociale du Délit (CPSD), qui travaille dans le
quartier de Cristo del Rosario, on a réussi à éloigner de la délinquance
les jeunes et les adolescents qui formaient la bande des « Miami Boys »,
composée d’une cinquantaine de garçons, ce qui donne de l’espoir à ceux
qui parient sur l’insertion sociale.
Dans ce pays, il y a
au moins une soixantaine de milliers de bandits, qui opèrent surtout dans
la capitale et forment environ 170 gangs. Au nombre de ces groupements on
trouve les bandes de El Chilamate, « Los Gerber et Los Sultanes », qui
commettent assez fréquemment des vols et d’autres délits.
La Police nationale du
Nicaragua a cherché à travailler avec la société civile pour neutraliser
les bandes. On a ainsi constitué 123 comités sociaux de prévention des
délits, on a tenu presque mille réunions avec les délinquants, on a
organisé environ cinq mille rencontres entre les délinquants, leurs
parents et les voisins. De plus, on a créé des clubs de jeunes, des
équipes de football, des ateliers, et on les a aidés à obtenir un emploi
et à continuer leurs études. Malgré de faibles ressources, Rosa Avilés
Aguirre espère que cette stratégie portera ses fruits dans quelques
années.
IV. La délinquance et le débat sur les droits humains
L’approbation des lois
contre la criminalité au Honduras et au Salvador a ouvert un vif débat
chez ceux qui préfèrent la main de fer et ceux qui préfèrent des
stratégies de persuasion et de réhabilitation. Ainsi par exemple, Eduardo
López Blandón, lecteur de El Salvador.com, a envoyé
une lettre à ce quotidien dans laquelle il critique « les
attitudes et les affirmations préoccupantes de Madame le Procureur des
Droits de l’Homme, Beatrice de Carillo, qui s’inquiète du fait que la
Constitution, les droits de l’enfance et Dieu sait quoi d’autre sont
violés lors de la mise en oeuvre de plans comme celui de la « Mano Dura »
du gouvernement contre les maras. Moi, au Procureur, je lui demande dans
quel bus elle voyage pour se rendre chez elle ou à son travail, ce qu’elle
fait quand des antisociaux la touchent et l’insultent pour la simple
raison qu’elle n’a pas de monnaie à leur donner, dans quelle école
publique ses filles font leurs études, si elle reste à supplier Dieu
chaque fois qu’elle les envoie étudier, combien elle paie de droit
d’entrée dans son quartier aux maras qui le tiennent sous contrôle. »
Et Blandón d’ajouter :
« Non, Madame, au cas où vous ne le sauriez pas, nous,
Salvadoriens, nous sommes en majorité travailleurs, honnêtes, et nous
voulons seulement voir nos enfants et nos frères vivre dans un
environnement propre et sûr, loin des problèmes des bandes dont vous vous
préoccupez tant. Vous devriez, à mon avis, collaborer à la résolution du
problème, parce que si vous ne savez pas la différence entre les vrais
Salvadoriens et les mareros, et si vous préférez plaider pour les droits
de ces derniers, à mon avis vous devriez renoncer à votre charge. »
Pour
La Prensa du Honduras, en revanche, on doit faire comme à Los Angeles
et à New York, où la violence des bandes s’est considérablement réduite.
« Comment est-on parvenu à ce succès ? », se
demande-t-elle dans un éditorial récent. « A la base, les
autorités de ces deux villes, les plus grandes des États-Unis, ont combiné
de manière équilibrée les actions conçues pour renverser cette tendance
destructrice qui rongeait le tissu social. »
L’éditorial continue :
« Les États-Unis ne se sont pas engagés dans une vive
controverse sur la question de savoir si la voie pour en finir avec les
bandes était la répression ou au contraire la rééducation fondée sur des
valeurs morales, éthiques et spirituelles. La police a réalisé son travail
de manière exhaustive, en capturant et en conduisant devant les tribunaux
les mareros, tandis que la société, les églises et les groupes des droits
civils, simultanément et sans attaquer l’autorité, organisaient leurs
programmes de formation. La Cour Suprême de Justice et les tribunaux
mineurs de ce pays ne permettent à personne, que l’on vienne du bureau
d’une agence multilatérale liée à l’ONU ou de quelque chose de semblable,
de leur dire comment garantir l’autorité de la loi. Si nous voulons
résoudre ce syndrome, qui est social, éthique, spirituel et juridique, il
faut mettre en syntonie tous les segments de la société. Mais avant toute
chose, il faut assurer que quiconque commet un délit sera puni. C’est là
le premier pas. La réinsertion sociale, comme on l’appelle maintenant,
viendra par surcroît. »
Cependant, dans des
pays dont les corps de police sont corrompus et qui ont une longue
histoire de violations des droits de l’homme, l’application de la loi de
la main dure suscite plus de soupçons et de craintes que de présages
favorables.
Pour justifier la
politique de fermeté, les gouvernements de la région exagèrent souvent
l’importance des actes de délinquance dans les bandes et, avec le concours
de certains médias, leur réservent un traitement qui relève du
sensationnalisme. Ainsi, en diverses occasions, les gouvernements d’El
Salvador [3],
du Honduras et des Etats-Unis ont essayé d’établir un lien entre les maras
les plus connues – la Salvatrucha et la M18 – et le terrorisme
international et, plus précisément, le réseau Al Qaida d’Ousama Ben
Laden [4].
Nombreux sont aussi
les fonctionnaires de l’Etat, comme le ministre de la sécurité du
Honduras, Oscar Alvarez, qui affirment que les maras sont liées à la
guérilla colombienne. Le gouvernement américain, pas plus que ceux de
l’Amérique centrale, n’a pu apporter de preuves ni d’éléments concrets sur
les liens entre les maras et Al Qaida, mais il est pour eux commode d’en
affirmer l’existence, ce qui entre dans le cadre de leurs politiques
répressives.
Après le 11 septembre
2001, on a vu se généraliser aux Etats-Unis une politique et un discours
qui visent à distiller la peur dans la population en liant tout acte de
délinquance au terrorisme. Les Etats-Unis essaient de faire des maras une
cible de leur action dans l’hémisphère. Déjà en mars 2005, le président
George Bush voyait dans le phénomène des maras une question de « sécurité
nationale » et annonçait la constitution d’un fonds de 150 millions de
dollars pour mettre sur pied une « force spéciale » destinée à combattre
les bandes.
Selon le sociologue
Carlos Ramos, coordonnateur des actions d’éducation au sein de FLACSO
(Faculté latino-américaine de sciences sociales) d’El Salvador, lorsqu’on
se place dans le cadre de la lutte contre le terrorisme à l’échelle
mondiale et d’un phénomène pensé comme étant uniquement un problème de
sécurité nationale, l’établissement de liens entre les bandes et le
terrorisme entraîne des répercussions importantes sur la sécurité de la
population, justifiant et légitimant par là des opérations de nature
purement policière.
En Amérique centrale,
l’action répressive menée par divers Etats contre les maras depuis 2003
fait partie de la « stratégie qu’ils suivent pour faire bonne figure aux
yeux des Etats-Unis » et obtenir des crédits pour leurs corps policiers,
comme l’a expliqué Ramón Custodio, commissaire aux droits humains du
Honduras. Et cette stratégie commence à porter ses fruits. Le ministre de
la sécurité du Honduras, Oscar Alvarez, a admis que son administration
avait obtenu 2,4 millions de dollars de Washington pour une supposée aide
policière. Au Guatemala, le gouvernement a commencé à recevoir une aide
militaire des Etats-Unis d’un montant de 3,2 millions de dollars afin de
combattre les maras et renforcer les mesures de lutte contre les
narcotrafiquants, aide qui avait été interrompue pour cause de violation
des droits humains.
Un phénomène
transnational
Les maras sont un
produit de la mondialisation. C’est dans les rues de Los Angeles
(Californie) qu’il faut chercher l’origine des deux plus connues d’entre
elles, la Salvatrucha (fusion entre Salvador et trucha (la truite),
poisson réputé pour sa rapidité et son intelligence) et sa rivale, la M18
(née au Mexique). Cette ville des Etats-Unis fut en effet dans les années
1980 le point de chute de beaucoup de Salvadoriens qui fuyaient la guerre
entre le Front de libération Farabundo Martí (FMLN) et l’armée conseillée
et appuyée par les Américains. Harcelés par la police et leurs ennemis de
la M18, mouvement bien installé depuis les années 1970, les jeunes
décidèrent de se regrouper en bandes pour se défendre et réaffirmer leur
identité de Salvadoriens. Ayant vu le jour dans la 13ème rue, leur bande
prendra le nom de Mara Salvatrucha 13, ou simplement MS13. De nombreux
jeunes trouvèrent refuge dans ces bandes, à défaut de trouver un travail
et de meilleures conditions de vie aux Etats-Unis. Pour eux, le « rêve
américain » avait fait long feu. Dans les bandes, ils apprirent à
commettre des agressions, à voler, à se battre et à mener des actions
violentes contre leurs rivaux pour défendre leur territoire, avant de se
lier et de s’intégrer aux réseaux internationaux de trafic de drogues et
d’êtres humains.
La MS13 compterait
dans ses rangs entre 50 000 et 70 000 jeunes, dont 10 000 aux Etats-Unis.
Mais elle n’est que l’une des nombreuses bandes actives dans plusieurs
villes américaines et dont les effectifs se situeraient entre 750 000 et
850 000 individus. Dans la seule Californie, on en dénombre plus de 365
000, parmi lesquels 100 000 sont dans le comté de Los Angeles, selon le
Centre national des bandes de jeunes. Dans le droit-fil des accords de
paix signés ente le gouvernement et le mouvement de guérilla en 1992, et
aux termes des lois sur l’immigration, les autorités américaines
renvoyèrent chez eux des milliers de Latinos et de Salvadoriens, y compris
des condamnés et des jeunes délinquants, qui, de retour dans leur pays,
commencèrent à étendre leur influence et à transformer les cliques et
autres bandes existant au Mexique, au Honduras, au Guatemala, en El
Salvador, voire au Nicaragua. Les maras locales absorbèrent des éléments
de la culture des bandes américaines, notamment leurs codes linguistiques,
leurs symboles et leurs tatouages, et se sentirent peu à peu membres d’un
réseau beaucoup plus grand et important.
http://www.alterinfos.org/spip.php?article862
« En ce sens, les flux migratoires jouent un grand rôle en Amérique
centrale dans la mesure où, depuis 1993, les Etats-Unis déportent les
membres des bandes, ce qui explique que les anciennes bandes existant en
Amérique centrale, circonscrites à des quartiers, violentes mais
sédentarisées, aient évolué et aient donné à ce phénomène une dimension
internationale, affirme Carlos Ramos. Dans le cas de la M18 et de la mara
Salvatrucha, il s’étend du Canada au Panama. »
La
MS13 et la M18 empruntent les routes de l’Amérique centrale et du Mexique,
utilisées par les émigrants latino-américains pour gagner les Etats-Unis.
Ce sont aussi les routes de tous les dangers que suivent les cartels liés
au trafic de drogues, à la traite d’êtres humains, à la prostitution
infantile, etc. Dans le sud du Mexique, ces deux maras dominent l’axe
ferroviaire qui relie la frontière entre le Chiapas et le Guatemala avec
l’Etat de Vera Cruz. Voies de fait sur des émigrants, vols, assassinats,
vente de drogues et rites sataniques sont fréquemment imputés à leurs
membres.
Ce
serait toutefois tomber dans l’erreur que d’attribuer tous ces maux aux
maras car les mauvais traitements infligés aux émigrants sont aussi le
fait d’autres délinquants, y compris de représentants de l’Institut
national des migrations et de la police judiciaire, qui rançonnent les
émigrants et soumettent à des sévices sexuels les femmes qui tentent
d’entrer au Mexique à destination des Etats-Unis. Seules deux agressions
sur neuf commises par des délinquants de droit commun sont imputables aux
bandes
Plusieurs causes pour un même phénomène
La
situation difficile qui a suivi la guerre en El Salvador, au Nicaragua et
au Guatemala, et la crise qui frappe le Honduras, ont engendré des
conditions propices à l’essor des maras, qui, malgré les politiques et
mesures de répression et les campagnes de « nettoyage social », n’ont pas
cessé de croître. On ne dispose pas de statistiques précises, mais on
estime à 450 000 le nombre de jeunes impliqués dans des maras en Amérique
centrale. Au Guatemala, ils seraient 165 000 dans les bandes présentes au
Tamaulipas et au Chiapas. Ce dernier Etat, lieu de transit pour les
émigrants, abrite 85% des maras qui opèrent souvent avec des jeunes du
Guatemala, d’El Salvador et d’autres nationalités.
Au
Nicaragua, quelque 5 000 jeunes de 12 à 21 ans feraient partie des bandes
actives surtout dans les quartiers pauvres de Managua où l’on trouve
beaucoup de familles ayant émigré de la ville Par le nombre de personnes
qu’il touche et par le degré de violence qui le caractérise, le phénomène
des maras ou des bandes mérite la plus grande attention de la part des
sociétés et des Etats, mais ces derniers se révèlent souvent impuissants
et s’attaquent aux conséquences du problème plus qu’à ses causes. « Comme
toute manifestation de la violence, celle-ci non seulement a plusieurs
causes, mais elle compte des éléments que l’on peut dire de causalité,
certains éléments détonateurs et d’autres multiplicateurs », selon
l’interprétation de Carlos Ramos.
Première constatation, les bandes sont l’expression de l’apartheid social
qui caractérise les sociétés de l’Amérique latine, et le modèle
néolibéral, qui s’est imposé d’une manière particulièrement virulente dans
cette région au cours des deux dernières décennies du siècle passé, a
atteint des extrémités qui ont fait naître deux classes d’individus et de
groupes : ceux qui sont admis dans le système économique et social, et les
exclus. La notion d’apartheid social a été inventée par des universitaires
et des responsables sociaux du Brésil pour analyser les racines de
l’extermination des enfants des rues dans ce pays, notion tout à fait
applicable à la situation de l’Amérique centrale, à quelques réserves
près. Elle renvoie non seulement à l’inégalité mais aussi à la
différenciation entre des groupes d’une même société séparés par des
facteurs de classe, de sexe ou d’origine ethnique. Si la concentration de
privilèges et de richesses engendre l’inégalité, la différenciation
engendre quant à elle un comportement social et un état d’inégalité qui
ont tendance à devenir permanents et irréversibles « car ils sont fondés
sur des frontières qui se sont dressées au fil de l’histoire et qui
reproduisent un discours de domination, d’oppression et de répression d’un
groupe contre un autre » .
Selon le professeur de l’Université de Brasilia, Carlos Aquiles Guimaraes,
« l’apartheid social, en tant que produit dérivé du modèle économique
capitaliste, tend à s’approfondir avec la radicalisation des pratiques de
l’économie de marché, dans laquelle l’être humain devient objet de
production et sujet de consommation. Dans un tel schéma, les privilégiés
du système sont tous les individus en mesure de produire et consommer
convenablement, les exclus sont les individus qui restent en marge de la
société de consommation, mais pas des appels à consommer »
Ségrégation sociale et du logement
Pour corroborer ce qui précède, on peut affirmer que le phénomène des
bandes a un rapport avec les processus d’urbanisation qui induisent une
ségrégation et une fragmentation évidentes sur les plans sociaux et du
logement, faits liés aux déficiences de la dotation en service public, au
surpeuplement, à la pauvreté, au chômage et au sous-emploi, à la maigreur
des revenus, au manque de débouchés.
Les
maras, à la différence des « tribus » urbaines des pays développés, sont
marquées du sceau de leur classe : elles se situent en majorité dans les
dénommés bas quartiers des villes, caractérisés par l’insuffisance des
ressources matérielles mais aussi la présence de familles désintégrées ou
privées de toute communication entre parents et enfants. Beaucoup de
jeunes et d’adolescents sont contraints de travailler très tôt dans la
vie, généralement dans la rue, de mendier ou de gagner leur pain d’une
quelconque façon. « Les adolescents et les jeunes qui, pour telle ou telle
raison, ont coupé les liens familiaux et passent une bonne partie de leur
temps dans la rue sont poussés à intégrer l’univers de la mara par un
besoin d’identité sociale, la quête du plaisir et de l’hédonisme, de
contacts humains, d’un sentiment de pouvoir et de reconnaissance sociale
pour se sentir membres d’un groupe qui leur garantisse protection, soutien
et visibilité sociale », peut-on lire dans une étude sur les maras
réalisée au Honduras par l’ACJ (Association chrétienne des jeunes) et Save
The Children en 2002